Ce film n’existe pas

Pourtant, si il existait, ça serait un beau film.

DIE ORIGINALE KARINA BEUMER

Un film de Karina Beumer- Production Studio Ruba

61mn, Pays-Bas, Belgique, 2025

https://www.cinergie.be/actualites/de-originele-karina-beumer-de-karina-beumer

Karina Beumer, artiste multidisciplinaire néerlandaise, est coutumière de gestes artistiques où entrent en jeu le rapport à l’autre et l’interactivité. Dans De Originele Karina Beumer, elle s’engage dans un éclatement par l’absurde de sa propre identité. Karina Breumer publie une offre d’emploi dont le travail consiste à prendre sa place au quotidien. Elle reçoit alors plus de soixante présentations vidéo de postulantes et postulants. Non contente de choisir un ou une candidat ou candidate, elle désigne une multitude de Karina Beumer pour endosser son existence. Le film, entre fiction et documentaire, retrace cette formidable aventure dans un récit surréaliste débordant d’idées.


Screenshot

Pour bien comprendre les intentions derrière De Originele Karina Beumer, il faut revenir quelques années en arrière. Karina Beumer cherche depuis quelques années à se remplacer. En 2020, l’artiste néerlandaise diffuse une offre d’emploi où elle cède ses activités d’artiste contre rémunération. Annelein Pompe (réalisatrice du chaudement recommandable De Schaduwwerkers) postule, rédige une lettre de motivation et la convainc de l’embaucher. Comme prévu par le contrat, elle endosse alors toute sa vie artistique à temps partiel pendant cinq semaines. Le livre Dagboek van een vervanger, officiellement « écrit par Annelein Pompe à la place de Karina Beurner » (sic), sort en 2022 pour raconter en détail cette aventure. Entretemps, Karina Beumer continue à en explorer les ramifications esthétiques. Dans cette même veine, elle publie ainsi en 2021 une histoire interactive écrite en collaboration avec de nombreux autrices et auteurs (dont, une fois encore, Annelein Pompe), Terms of condition, qui suit une personne freelance qui décide de se virer et de se démissionner.

Cependant, c’est bien avec De Originele Karina Beumer que le concept est poussé dans ses derniers retranchements. Alors que l’expérience de 2020 avait pour conséquence de libérer Beumer de son métier d’artiste, cette fois le but est au contraire d’augmenter sa productivité pour répondre aux demandes du marché. Son premier court-métrage, nommé (…), a, selon son témoignage, attiré l’attention sur ses créations et l’offre doit suivre une demande croissante. Il lui faut, par conséquent, faire mieux que le mieux qu’elle peut donner. Dans un geste surréaliste plein de dérision à l’égard des lois qui régissent nos économies, elle diffuse alors une offre d’emploi, non pas pour embaucher une personne pour la remplacer, mais une multitude de personnes qui devront pleinement l’incarner au quotidien et non plus uniquement reprendre son activité artistique. Autrement dit, Karina Beumer démissionne d’elle-même et délègue son existence en vue d’une plus grande efficacité. Ses différentes incarnations auront alors pour tâche de mettre en œuvre une exposition sur l’artiste et donc eux-mêmes.

Forte de sa première expérience de réalisatrice, ce n’est donc plus par un livre qu’elle narre cette aventure, mais par un film où elle bénéficie de la complicité de sa mère ( déjà présente dans (…) ), qui devient celle de toutes les Karina Beumer. Il s’appuie d’abord sur le foisonnement de vidéos envoyés par les postulantes et postulants, mais très vite se détache de cet aspect compte-rendu pour naviguer en des eaux brumeuses où fiction et réalité se mêlent étroitement, où espaces strictement documentaires et espaces imaginaires se chevauchent allègrement, tandis qu’il descend profondément dans les paradoxes abyssaux de l’identité de Karina pour les porter à leur plus grande intensité. Karina Beumer peut-elle être encore elle-même quand son identité est diffractée à travers le prisme de tant d’autres ? Peut-elle encore avoir une emprise sur son propre destin ? Voire son propre film ?

De Originele Karina Beumer ne cesse de jouer, tel un balancier en constante tension, entre le besoin de l’artiste à se surpasser, à travers une maîtrise implacable exercée sur ses différentes déclinaisons, et le risque, dans ce surpassement, de tout simplement disparaître faute de limites pour tracer les contours de son identité. Cette ambivalence est très bien concrétisée dans l’esthétique même du film. Karina Beumer est absente physiquement à l’image en son être propre, en son ipséité si l’on veut être plus philosophique, mais son esthétique, elle, demeure omniprésente, contaminant la réalité pour la transfigurer par ses rêveries gondryiennes en papier mâché. Elle est la marionnettiste qui tire toutes les ficelles, comme c’est très bien imagé dans la représentation de l’intérieur de sa tête (inspirée de Inside Out des studios Pixar) qui revient régulièrement durant le film tel un leitmotiv. Cela reste un film de Karina Beumer en tant que Karina Beumer. Ses œuvres, ses dessins, ses peintures sont partout, jusque dans la réalisation où elle reste la tête pensante. Cependant, c’est une présence fragile, évanescente, exprimée à partir de la présence muette de ses créations  et prompte à dériver au fur et à mesure que les individualités prennent le dessus. Dans le générique, elle est réalisatrice en chef, certes, mais avec toute une flopée d’alter ego en embuscade à la co-réalisation. Film de démiurge tout puissant ? Pas vraiment, puisqu’il y a un sens certain de l’ironie, de l’absurde et de la dérision et que Karina Beumer est une source d’interprétation pour ses remplaçant-e-s et non de réplication. Film radical clamant la mort de l’artiste ? Non plus, car, comme on peut aisément s’en rendre compte, elle conserve la main sur son projet. Elle n’est pas ici, comme en 2020, pour jouir d’une tranquillité nouvelle, mais bien pour agir en capitaine d’industrie optimisant son rendement jusqu’à l’absurde. La place de Beumer est par conséquent délicate, située dans un curieux entre-deux dans lequel elle navigue pourtant avec une surprenante agilité.

De Originele Karina Beumer peut donc effrayer par ses multiples couches narratives qui s’y croisent, faisant craindre une trop grande complexité, mais c’est en vérité un havre de fraîcheur dans lequel il est agréable de se baigner, même plusieurs fois. Les différentes personnes qui y ont participé touchent par leurs motivations, leurs réactions, leur implication dans cet étrange jeu d’un rôle. La progression de ce « pseudocumentaire » agrippe rapidement l’attention et tient en haleine par son côté jusqu’au-boutiste. L’excellente bande originale de Igor Kłaczyński, toute légèreté et fantaisie, accompagne superbement bien l’image jusqu’à atteindre des sommets dans une séquence animée à couper le souffle. Autrement dit, si le point de départ du film est vertigineux, tout est fait pour rendre la vision plus digeste, plus légère, tel un bonbon acidulé qui fond lentement en bouche en stimulant les papilles de son piquant tout en adoucissant par son sucré.

Un film de Ntare Guma Mbaho Mwine, Ouganda-USA, 2024, 77’mn

Produit par Steven Soderbergh, Jenifer Westphal, Joe Plummer, Ssenjiri BashirU

le MARDI 24 MARS 2026 | à 19h30

AU 100 E.C.S – 100, rue de Charenton – 75012 Paris

EN PRÉSENCE DU RÉALISATEUR

Ntare Guma Mbaho Mwine, photographe américano-ougandais -et accessoirement acteur hollywoodien- nous propose avec Memories of love returned une réflexion très intime sur les pouvoirs du portrait photographique. Pouvoir de figer l’instant autant que de visualiser le temps qui passe, l’enfance, l’amour, la mort, la mémoire. L’absence. « Beware of Time », « méfiez-vous du Temps !», nous dit le réalisateur.

Le film se passe en Ouganda, dans la toute petite ville de Mbirizi, où Ntare découvre, tout à fait par hasard, en 2002, le studio photographique « Akwatempola » (« celui qui avance lentement, ira loin ») et son invraisemblable paysan-photographe, Kibaate Aloysius Ssalongo (1939-2006).

A l’inverse des ambiances très urbaines de Malik Sibidé ou de Seydou Keïta à Bamako, ou bien de Jean Depara à Kinshasha, les dizaines de milliers d’images de Kibaate nous livrent son regard très personnel sur cinquante ans de société rurale dans la région de Masaka : la fin du colonialisme étriqué, le souffle de liberté à l’indépendance, les années Juke-box, l’arrivée du Sida, la dictature d’Idi Amin Dada, jusqu’à l’essor du conservatisme évangélique et des lois anti LGBT+.

A l’issue d’un travail de numérisation de négatifs de Kibaate qui va s’étaler sur vingt ans, Ntare Guma Mbaho Mwine décide d’offrir « leur image » à leurs protagonistes et à leurs descendants, via une exposition sur place à Mbirizi.

Le lien entre le souvenir de l’être aimé et son image est vieux comme le monde, de Dibutade dessinant le profil de son amoureux qui part à la guerre, aux portraits « en cheveux » du XIXème. Mais dans cette région d’Afrique où les membres d’une même famille se comptent par centaines (quand ils arrivent à se compter !), les clichés photographiques vont agir sur les habitants comme une Boîte de Pandore. Il y a de l’incantation, de l’intime, de la cruauté, dans l’émotion des visiteurs.

Le regard du réalisateur, lui-même à cheval sur deux continents, soit juge et partie, nous livre toute crue une mise à l’épreuve de la mémoire à l’échelle d’une communauté. Une expérience photographique en temps réel et in situ, en quelque sorte, qui nous oblige à déplacer géographiquement, mais aussi conceptuellement, notre définition de la photographie. Méfiez-vous du Temps ! Méfiez-vous de la Photographie !

Monica Regas

La projection sera suivie d’une discussion entre Ntare Guma Mbaho Mwine et Isabelle de Visscher-Lemaître, membre de SensoProjekt

PRIX ET MENTIONS SPÉCIALES

Named one of the best documentary’s of the year by Doc Talk co-hosts John Ridley and Matt Carey
Named one of the 10 Best African Documentaries Of 2024 by OkayAfrica

Winner Best Documentary at Mashariki Film Festival, Rwanda 2025
Winner Jury Special Mention at Kilifi Creek Film Festival, Kenya 2025
Winner Best Documentary at Zanzibar International Film Festival, Tanzania 2025
Winner of the Audience Award for Best Feature Documentary at the Pan African Film Festival 2025
Winner Best International Documentary at the African International Film Festival 2024
Winner Jury Special Mention at the African International Film Festival 2024
Winner Best Documentary Feature at the Silicon Valley African Film Festival 2024

COUVERTURE DE PRESSE

Deadline – Doc Talk Podcast: Ntare Guma Mbaho Mwine Uncovers Astonishing Photographic Talent In ‘Memories Of Love Returned’; Emmy Noms Debrief
https://deadline.com/2025/07/ntare-guma-mbaho-mwine-memories-of-love-returned-1236465451/

CNN International Africa Avant Garde – Excerpt with Memories of Love Returned
https://vimeo.com/1085574395

CNN Africa Avant Garde full feature (Ntare and Memories of Love Returned are featured at the 12:22 minute mark)
https://www.cnn.com/2025/05/16/world/video/africa-avant-garde-film-festivals

PBS News Hour
https://www.pbs.org/video/memories-from-uganda-1746906990/

BBC World Service feature story.
https://www.instagram.com/reel/DDguwRtqBX-/?igsh=MW95ajAxa205NTRjcg==

BBC Focus on Africa radio interview. The interview begins at the 20:40 mark in the link below
https://www.bbc.co.uk/sounds/play/p0k7ttlv

BBC News Africa feature story posts on Instagram and YouTube
https://www.instagram.com/reel/DCrLBtHsXKV/?utm_source=ig_web_copy_link

https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=-xLhP8ET4kU’

BBC Swahili service feature story.
https://www.instagram.com/reel/DC8bfiCNpkL/?utm_source=ig_web_copy_link

Hak Focus Entertainment
https://www.youtube.com/watch?v=hRly_FuLCyU

OkayAfrica – The 10 Best African Documentaries Of 2024
https://www.okayafrica.com/best-african-documentaries-2024/

Africa Unbound
https://africaunbound.substack.com/p/cysk-3-ntare-guma-mbaho-mwine

SiriusXM’s Bevelations with Bevy Smith
https://www.siriusxm.com/player/episode-audio/entity/24a433dc-da56-7e92-09bc-9145bec26efa

Hollywood Soapbox
https://www.hollywoodsoapbox.com/interview-kibaate-aloysius-ssalongo-comes-into-focus/?fbclid=IwY2xjawKRS1pleHRuA2FlbQIxMQBicmlkETFYQXR1OGJmd2RPeVVUcGRDAR5CZaOfjOdOlKtLjji16d17Kl8sk–Pgi_O7vYAr9fajF4p9DP1Q22ONShcTg_aem_or3DPkTIvtJHRPTs9Fh_ug#google_vignette

New Jersey Urban News
https://njurbannews.com/2025/05/07/nyaff-to-spotlight-rural-photographer-kibaate-aloysius-ssalongos-50-year-career/?fbclid=IwY2xjawKRS7tleHRuA2FlbQIxMQBicmlkETFYQXR1OGJmd2RPeVVUcGRDAR7c-WrMUMGqYOyUVbIQ4JMfRTogbhMiAnxcKRe1at3LdeCOi6UlQs-w8gfMHQ_aem_qEz_n84hDrxeX7H8FDoEUw

Reviews and Dunn
https://reviewsanddunn1.substack.com/p/ntare-guma-mbaho-mwine-on-his-newest

BOSSIP feature story.
https://bossip.com/2753211/actor-ntare-guma-mbaho-mwine-memories-of-love-returned/

Akoroko film review
https://mailchi.mp/akoroko/african-cinemas-2023-and-beyond-12831932?e=21c058cfe3

ARISE 360
https://www.youtube.com/watch?app=desktop&si=8gia9npZBXiDQ0ZR&v=_QXk_cUPlzA&feature=youtu.be

Press coverage on project prior to film premiere

DEADLINE
https://deadline.com/2020/02/the-chi-ntare-guma-mbaho-mwine-documentary-ugandan-photographer-kibaate-aloysius-ssalongo-film-briefs-1202856897/

BBC World Service
https://www.bbc.com/news/world-africa-59862548

BBC Focus on Africa
https://www.bbc.co.uk/sounds/play/p0bdd3wg?fbclid=IwAR3eXC66vd4K4XM3G8PaCvNl29WPh-jr4NcL3Tspby-me7UssltcorDlmYM

BUKEDDE
https://www.youtube.com/watch?v=myYJfeFkCEI

KAMPALA SUN
https://www.kampalasun.co.ug/us-based-ugandan-actor-ntare-mwine-stages-kibaate-aloysius-salongo-photo-exhibition-on-masaka-mbarara-highway/

PLUGGED DAILY
https://pluggedaily.com/2023/01/24/how-ntare-guma-mbaho-mwine-is-keeping-a-ugandan-photographers-work-alive/

DELAWARE CONTEMPORARY
https://www.decontemporary.org/kibaate-mwine

Memories of Love Returned – CALENDRIER DES FESTIVALS

May 23 – 25, 2026 – NYAFF at Brooklyn Academy of Music BAM

March 24th, 2026 – Le 100, Paris, France

March 6th, 7th and 8th, 2026 – Kampala, Uganda at Acacia Mall cinema

February 27 & 28th, 2026 Uganda premiere in Mbirizi

February 26th, 2026 – Cascade Festival of African Films (CFAF), Portland, Oregon

February 18th, 2026 – Cornell University, New York

February 17th, 2026 – Yale University, Connecticut

December 11 – 13, 2025 – Dart Festival Barcelona, Spain

November 22 to November 30, 2025 – Mashariki Film Festival, Rwanda

November 15th, 2025 – Jakarta Independent Film Festival, Indonesia

October 27th – November 30th 2025 – Unseen Cinema, Nairobi, Kenya

October 17th – 19th, 2025 THE EYE International Photography Festival 2025, Wales, UK

October 16th – 26th, The Nairobi Film Festival, Kenya

October 12th – 18th, Kilifi Film Festival, Kenya

September 27th – 28th, Cinema Akil, Dubai

September 26th – 28th Newburyport Documentary Film Festival, Massachusetts

September 18th – 25th African Film Festival New Zealand

September 10th – 21st Mostra de Cinemas Africanos, Brazil

June 27th, 2025 Zanzibar International Film Festival, Tanzania

June 6th, 2025 LightReel Film Festival Washington D.C

May 30th, 2025 Berkshire International Film Festival

May 23, 2025 Watch Africa Film Festival in Cardiff, UK

May 10, 2025 New York African Film Festival at Film at Lincoln Center

March 23rd, 2025 at the New African Film Festival at the AFI Silver Theater in Maryland

March 4th, 2025 Cal State Chico

February 28th, 2025 at FESPACO in Burkina Faso

February 22nd, 2025 at Slamdance Film Festival in Los Angeles

February 16th, 2025 at The Big Sky Documentary Film Festival

February 14th & 16th, 2025 at Pan African Film Festival in Los Angeles

November 8th, 2024 Africa International Film Festival in Lagos, Nigeria

October 26th, 2024 Film Africa in London, UK

October 10th, 2024 Silicon Valley African Film Festival

https://www.newvision.co.ug/category/entertainment/emotions-galore-at-premiere-of-ntare-mwines-m-NV_229478_032026

Shulie de Elisabeth Subrin, Super 8/16mm, 37’, USA, 1997 et Abortion party de Julia Mellen, 13’18”, Espagne, 2025

Chicago, 1967. La canadienne Shulamith Firestone (1945-2021), 22 ans, issue d’une famille juive orthodoxe, future activiste et leader féministe, passe son diplôme de peinture à l’Art Institute, quand quatre jeunes étudiants mâles tournent un court portrait filmé d’elle, « Shulie ». On y voit une Shulamith très éloignée de l’insouciance de son âge.

Trente ans plus tard, en 1997, Elisabeth Subrin (réalisatrice entre autres de « Maria Schneider, 1983 », César du meilleur court-métrage documentaire en 2022), entreprend un remake de « Shulie » avec Kim Soss -ancienne, elle aussi, de l’Art Institute-dans le rôle de Shulamith. Elisabeth Subrin redonne voix à la jeune « intello » grave des années 60, ses réflexions, ses doutes, ses déceptions, sur le genre, l’Art, Dieu, le travail, le racisme, la maternité, le pouvoir ou le sexe.  Par un habile jeu de miroirs et de contrapositions (mais aussi de grains d’image), le cinéma opère un troublant « voyage conceptuel dans le temps », selon la réalisatrice, à un point tel que les deux films, les deux époques, les deux Shulie finissent par se confondre.

Trois décennies plus tard, Julia Mellen, jeune étudiante brésilienne implantée dans le quartier chicano de Chicago, prépare un dossier pour une école d’art dont elle biffe le nom. Le sujet choisi est sa fête d’avortement. Et Julia de nous entraîner dans un tourbillon de paroles, de personnages interlopes, de sexe, de beuveries, dont nous ne sortirons pas indemnes.

A priori, tout différencie Shulamith et Julia. Aux préoccupations existentielles de l’une s’oppose l’apparente et déroutante frivolité de l’autre. Mais à y regarder de plus près, on peut s’interroger sur ce qui a véritablement changé depuis les années 60. Même si Julia nous fait comprendre comment la parole des femmes s’est libérée, le statut des étudiantes en art par rapport aux étudiants artistes hommes demeure fragile. Pour preuve, Julia semble tout aussi inadaptée socialement que Shulamith.

A travers « Shulie », Elisabeth Subrin a voulu rendre hommage et questionner la postérité de ladite « deuxième vague féministe ». Par son irrévérence, par la violence de ses propos, Julia Mellen nous propose quant à elle une lecture concrète, et pour le moins désabusée, de cet héritage. 60 ans ont passé, certes… And so what ?

Mònica Regàs

Films suivis d’un débat entre Jagna Ciuchta, artiste et enseignante à l’ENSAPC – Ecole nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy, et Patricia Brignone, historienne et critique d’art, professeure à l’ENSAD – Ecole nationale d’Art et de Design de Dijon et membre de SensoProjekt

Remerciements à Justine Lévêque pour le sous-titrage de Shulie

 

Pour info :

Interview de Julia Mellen

https://fidmarseille.org/festival-36/programmation/abortion-party

Site Elisabeth Subrin

https://elisabethsubrin.com/

https://elisabethsubrin.com/Trashing-Shulie

Un film de Marc Petitjean – Une production TS productions, Arte France, TV5 – 58 minutes – 2020 

suivi de « Musée de l’Homme 2001« , 12’06 »- 2025, de Marc Petitjean

En présence du réalisateur Marc Petitjean et de Brice Ahounou, anthropologue, journaliste et programmateur franco-béninois, ancien assistant du cinéaste ethnologue Jean Rouch, pour un débat avec Alyssa Verbizh, membre de SensoProjekt.

Dakar-Djibouti 1931, le butin du musée de l’Homme prend comme base et fil conducteur les 20.000 km parcourus d’une côte à l’autre de l’Afrique par la mission Dakar-Djibouti en deux ans. Les onze ethnologues de la Mission ont rapporté au Musée de l’Homme à Paris son premier grand fonds : 3.500 objets et quelques 15.000 fiches d’enquête. Un vrai trésor scientifique ou, plus prosaïquement, un vrai butin, comme nous l’indique le titre même du film.

Tout en nous faisant revivre l’atmosphère quotidienne de l’expédition, Marc Petitjean a voulu révéler ce que les archives et les milliers de photos prises par la Mission (la plupart des films ont été perdus) « ne montrent pas » : comment celle-ci opérait concrètement, avec l’aide des autorités françaises locales, ces multiples zones grises où les frontières entre troc, escamotage et vol éhonté se recoupaient sans cesse, les doutes éthiques de Michel Leiris versus l’ethnographie arrogante de Marcel Griaule, l’hypocrisie d‘un système colonial qui prétendait mieux « faire connaître » les cultures des peuples colonisés, alors qu’en réalité, elle ne visait qu’à mieux les asservir.

Le documentaire nous interpelle à plusieurs titres. Comment gérer désormais ce passé pour le moins toxique, tout en le replaçant dans le regard et le contexte de l’époque, comme nous y invite le film, et non pas le juger seulement depuis une pensée contemporaine ? Comment avancer ensemble, spoliés et spoliateurs, Africains et Européens ? Et comment l’art peut-il s’emparer du défi de construire un espace de mémoire commun ?

Marc Petitjean a attendu 20 ans avant de voir son idée concrétisée. Entre ses deux films que nous présentons, Dakar-Djibouti 1931, le butin du Musée de l’Homme et Musée de l’homme 2001, dans lequel Jean Rouch prône « la revanche des objets sur leurs voleurs », du déménagement des objets du Musée de l’Homme au Quai Branly en 2001 jusqu’au discours d’Emmanuel Macron sur l’Afrique en 2017, que de bouleversements sont intervenus dans nos mentalités… et combien il en faudra encore pour réussir à dépasser les clivages et la violence de l’histoire coloniale.

KAPR CODE, de Lucie Králová, sous-titres français, production DOCUfilm Praha, Mindset Pictures, VIRUSfilm, Czech Television, Magic Lab – République Tchèque, Slovaquie, 91 mn, 2022.

Un « opéra-documentaire » de Lucie Králová, sur le compositeur tchèque Jan Kpar, sur un livret de Jiří Adámek et une composition musicale de Petra Šuško, interprétée par le Choeur Philharmonique de Brno dirigé par Petr Fiala, avec les musiques et les archives filmées de Jan Kapr.
Débat orchestré par Eric de Visscher, musicologue, commissaire d’expositions, membre de SensoProjekt, avec le compositeur tchèque Kryštof Mařatka

Ce beau sourire, son espièglerie, son goût des blagues, ne le prédestinaient pas à devenir un Prix Staline, la plus haute distinction culturelle en URSS. Non. Jan Kapr voulait être sportif. Un accident l’en a dissuadé.

Devenu compositeur officiel du régime, il avait souhaité que chacune de ses notes «respire le socialisme». Le régime lui-même l’en a découragé. Un mal pour un bien ! Lui qui s’était promis, suite à son accident, de devenir le meilleur en tout, il a entamé un virage musical à 90 degrés, se lançant dans des recherches acoustiques qui le feront entrer de plain-pied dans la musique contemporaine, tout en devenant dissident dans son propre pays.

Ce sont ces différents volets de sa personnalité, la complexité et l’ambivalence du personnage que KAPR CODE tente de déchiffrer, comme on déchiffrerait un code inconnu. Qui était Jan Kapr, ce nom effacé de la mémoire officielle ? La réalisatrice Lucie Králová a imaginé, avec le metteur en scène de théâtre expérimental et librettiste Jiří Adámek et la compositrice Petra Šuško, un langage filmique et musical spécifique : un « opéra documentaire » divisé en plusieurs actes, qui traverse la vie du compositeur de manière jubilatoire, à travers ses propres films amateurs, ses bandes magnétiques, des archives officielles, des photos, des lettres, ses compositions.

Les décors du passé et du présent se répondent, notamment le lac et le chalet où Jan Kapr avait bâti son paradis alternatif. L’eau, l’élément où il se sentait le mieux, sans handicap, sans apparatchiks, est omniprésente. Kapr veut dire carpe en tchèque, mais on pourrait aussi l’appeler le compositeur-sirène tant son plaisir dans l’élément liquide est manifeste. L’image est montée avec la musique dans un rapport très dynamique. Les répétitions de l’opéra rythment le fil chronologique comme un contrepoint. Le chef de choeur, Petr Fiala, dernier élève vivant de Kapr, réprimande les jeunes chanteurs qui ne saisissent pas la dureté des sons de l’époque soviétique. Lucie Králová parle à propos de ce film de «composition infinie», tant les musiques, lettres ou films personnels de Kapr, tous des fragments de mémoire qu’il avait lui-même orchestrés de son vivant, nous dévoilent constamment de nouveaux tiroirs de son passé.

MgA. Lucie Kralova, Ph.D. is an acclaimed Czech film director, scriptwriter and lecturer at FAMU Prague. Her docs, often on 16mm film, were screened at many international film festivals and received multiple awards. ILL-FATED CHILD (2003) and SOLD (2005) were both awarded as Best Czech Documentary at Jihlava IDFF; documentary detective story, LOST HOLIDAY (2007), distributed internationally on 35mm, received the Crystal Globe for Best Feature Doc at Karlovy Vary IFF and other prizes. Lucie also woks as a dramaturgist on significant documentaries, e.g. CAUGHT IN THE NET (2020) by Klusák/Chalupová (the most successful Czech doc in cinemas ever) and ALCHEMICAL FURNACE (2020) screened at IFF Rotterdam 2020. Recently, she has finished her second feature documentary KAPR CODE which was awarded Best Project at Avant Premiere/La Rochelle Pitch in Berlin 2020 and selected as WIP for Cinema du Réel Paris Doc Work in Progress 2021 during its development.

NOTE D’INTENTION DE LA RÉALISATRICE
Une découverte unique : une histoire révélatrice, un accès exclusif à des archives
Jan Kapr (1914-1984) compositeur progressiste et innovateur tchécoslovaque, auteur de 10 symphonies et de 180 oeuvres, a été consciencieusement effacé de la mémoire officielle sous le régime communiste. Je ne connaissais que quelques mythes et légendes le concernant, comme quoi il aurait été une sorte de « John Cage, version communiste », un « héros », mais aussi un « véritable animal politique ». J’avais pu admirer la façon dont il avait transposé musicalement la poésie visuelle de Christian Morgenstern en créant des « effets » similaires dans sa composition Guten Morgen, Stern (1973) ou comment il avait retranscrit certaines célèbres parties d’échecs dans sa partitions La Sonate pour échecs (1972).

C’est pourquoi j’ai été totalement fascinée de découvrir que la fille de Kapr, Magda (60 ans) habite toujours dans l’appartement de son père, au milieu des cartons qui renferment l’héritage de celui-ci et dont la plupart n’ont jamais été ouverts depuis sa mort. Ces grands cartons sont remplis de lettres, dont des lettres d’amour ou des lettres politiques, des manuscrits de ses partitions, de rapports de la police secrète, de photographies, de bandes magnétiques avec l’enregistrement de ses compositions ou de sa voix et –surtout– de dizaines de bobines de films amateurs 8 mm. Magda a accepté l’idée d’un film qui pourrait révéler certaines parties cachées de la vie de son père, ne sachant pas, elle-même, grand-chose de lui. Elle nous a donné un accès exclusif à toutes les archives, y compris aux documents les plus personnels, et notre enquête de détectives a commencé.

Après deux ans de recherches et d’enquête, l’histoire de Kapr a peu à peu émergée et on aurait dit qu’elle sortait tout droit d’un « manuel d’écriture de scénario de fiction » : une histoire forte, surprenante, paradoxale, ambivalente, avec des retournements de situation et un arc narratif. Au cours de sa vie, Kapr a connu de profonds bouleversements, tant dans sa vie personnelle, son parcours politique que dans sa création : depuis ses débuts de jeune gymnaste prometteur jusqu’à son invalidité à vie, après une grave chute aux anneaux alors qu’il avait seize ans ; d’une vie solitaire à côtoyer la mort, à une carrière à un poste élevé dans la sphère politique; de l’adoration du stalinisme, à son rejet ; de la composition de musique de propagande, aux expérimentations les plus osées à base d’électronique et de cris d’enfants ; de son statut de communiste influent, à celui de créateur banni, après le renvoi de son « Prix Staline » en 1968, suite à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques. Après l’interdiction de jouer ses oeuvres, Kapr a commencé à les faire passer à l’étranger où elles ont été jouées et appréciées par des formations et des noms prestigieux de la musique, comme l’Orchestre de la Radio de Hambourg ou l’orchestre philharmonique de Munich.

Je me suis posée la question de savoir comment rendre la vie de Kapr à travers un film, tout en gardant la complexité, l’ambivalence et la force de celle-ci et en prenant en compte tous les aspects, y compris les « trous » ou les « angles morts » de la mémoire. Mais avons-nous le droit d’interpréter la vie de quelqu’un, surtout quand celle-ci soulève tant de questions et est traversée par tant de contradictions ?

Le Titre choisi pour le documentaire : « LE CODE KAPR » renvoie à une oeuvre célèbre de Jan Kapr : Codes [Šifry] qui utilise la méthode d’encodage et de décodage. Le film travaille de la même manière et donne à voir Kapr, lui-même, comme une sorte de « code ». Dans un même individu, deux personnalités : celle d’un éminent communiste et d’un dissident se rencontrent. Pour interpréter cet héritage de manière responsable et dans une perspective contemporaine, nous avons décidé d’élaborer un langage filmique spécifiquement « musical », similaire à la recherche d’un nouveau langage musical que Kapr a mené tout au long de sa carrière.

Un nouveau genre : le documentaire-opéra
Pour opérer cette transposition filmique de la vie de Jan Kapr, nous avons choisi de faire appel à un genre nouveau et original le « documentaire-opéra » qui nous permet de montrer à quel point la vie personnelle de Kapr, tout comme sa vie publique sont liées à son évolution musicale ainsi qu’ à son univers intérieur. Pour cela, nous travaillons en utilisant le style et les moyens du l’ « Opéra contemporain », genre de musique progressiste et contemporaine qui se concentre sur les problèmes actuels et s’adresse principalement aux jeunes ou aux classes d’âge moyen. Cette forme nous permet d’élargir les possibilités de scénarisation et de mise en scène et de passer d’un « biopic » ordinaire à une expérience spécifique, celle de l’univers sonore d’un héro ambivalent et complexe qui ne vit plus mais est encore « vivant » à travers sa musique, ses lettres et les nombreuses images de ses films amateurs.

L’auteur du livret est le metteur en scène et librettiste Jirí Adámek qui a travaillé sur des opéras contemporains. La compositrice Petra Šuško a quant à elle appliqué les principes de composition de Jan Kapr à la musique qu’elle a spécialement écrite pour ce film, afin que le spectateur puisse mieux comprendre, en l’expérimentant, la transformation musicale du compositeur, qui le vit passer de la musique de propagande à l’usage des masses à des expérimentations et explorations sonores. La part de musique originale de Jan Kapr utilisée dans le film sera d’environ 50/% ; les 50 autres étant des morceaux d’opéra nouvellement composés.

Le langage moderne et actuel du « documentaire-opéra » permet de styliser, d’abréger, de traiter le sujet et les situations avec humour, distance, espièglerie et légèreté (en jouant avec les sonorités, les assonances, en ayant recours aux gestes, aux jeux de mots…). Grâce aux « chansons scénarisées » qui révèlent aussi ce que nous ne savons pas (les « trous » dans l’histoire et la mémoire), nous pouvons traiter et interpréter avec une certaine décence et de façon plus responsable certaines périodes critiques de la vie de Kapr (son travail au service du régime stalinien, sa collaboration avec la police secrète ou bien la dissimulation à sa nouvelle famille d’un fils handicapé).

Structure et scénario : une vie comme une composition musicale
Le scénario suit la progression d’un « livret documentaire » basé sur des archives et nous guide chronologiquement à travers la transformation personnelle de Kapr et les mutations de sa création (pour plus de détails se reporter au synopsis et au traitement). Une autre ligne narrative « en coulisses » nous dévoile, quant à elle, le processus des répétitions et les instructions que le librettiste donne aux chanteurs sur la vie de Kapr.

Le film est une composition au même titre qu’une pièce de musique. Nous recomposons l’histoire de la vie de Kapr, d’un point de vue extérieur (en tant qu’individu dans un système) et intérieur (sa vie personnelle) à partir de fragments de mémoire (films d’archives, extraits de sa voix, souvenirs de rares témoins) que nous combinons à des « images vivantes », reconstitutions chantées de quelques scènes essentielles de la vie de Kapr (pour ces scènes spécifiques se reporter au traitement).

L’approche visuelle
Le concept principal de l’approche visuelle du film se focalise sur les « objets de mémoire ». L’aspect visuel du film travaille sur des rapprochements et des connexions surprenantes entre les lieux vus dans les archives de Kapr et ces mêmes lieux filmés aujourd’hui. Nous utilisons un petit projecteur sur batterie pour projeter des images des films d’archives de Kapr dans les lieux mêmes où ils ont été initialement tournés, afin de les rendre présents et de leur redonner vie dans le monde actuel. L’aspect visuel est basée sur la nature même des matériaux d’archives filmés : à savoir des images qui offrent un caractère cinématographique très marqué ; nous jouons avec le grain de l’image, poussé parfois jusqu’à l’abstraction.

Lors des reconstitutions, nous travaillons avec des détails en macro des effets personnels de Kapr (son buste, sa veste, ses lettres, ses bandes magnétiques) et avec une « chorégraphie géométrique » spécialement conçue pour les chanteurs qui interprètent les personnages principaux de la vie de Kapr (et Kapr lui-même). Les chanteurs et les témoins sont filmés en utilisant des gros plans qui se focalisent sur des détails de leur corps (une bouche en train de parler, une oreille, une main en mouvement, un pied, la façon de jouer d’un instrument). Ces prises de vue en gros plan et en très gros plan sont combinées avec des plans d’ensemble. Le but est de créer un certain degré d’ « éclatement » visuel, de « morcellement » et de souligner ainsi la « composition » de l’écriture filmique qui crée un microcosme différent de l’univers de Kapr. Nous avons également filmé la pluie et la neige en extérieur (éléments qui expriment la nature rythmique du monde), car ces éléments jouent un rôle important dans les films amateurs de Kapr trouvé dans ses archives.

Les qualités cinématographiques de l’expérience de l’opéra contemporain
Nous avons mis au point un langage cinématographique sensuel, qui s’inspire des moyen de l’« Opéra contemporain », notamment à travers la mise en scène et un travail élaboré et raffiné sur la chorégraphie. Les scènes chantées sont tournées avec trois caméras équipées d’objectifs de haute résolution pour grand écran, y compris des objectifs spéciaux pour macro et très gros plans (pour filmer les notes de musiques, les partitions, les parties de corps des chanteurs). La chorégraphie géométrique des chanteurs et leur déplacement dans l’espace épuré et « fonctionnaliste » des répétitions contraste avec les films d’archives 8mm (qui eux offrent un travail sur la matérialité, sur le grain de l’image, les vides, les rayures et les blancs du matériau-pellicule). L’enregistrement sonore du choeur a été réalisé sur 16 pistes audio séparées et joue avec des effets d’espace. La projection de ce film en salle de cinéma est donc essentielle, non seulement pour que le film soit une expérience cinématographique capable de rendre les qualités sonores et spatiales du Choeur en train de chanter mais aussi pour offrir aux spectateurs une expérience visuelle partagée, similaire à celle d’une représentation d’un Opéra contemporain.

La vie comme une composition musicale
Dans mon travail de réalisation, je m’intéresse à la réflexivité –afin d’explorer la nature même de la mémoire, des média et de la narration. Nous avons reconstitué l’histoire de Jan Kapr, à partir des fragments de mémoire que nous avons trouvés. Mais en fait, Kapr a aussi « récréé » son histoire avec nous, car il est lui-même l’auteur des séquences filmées en 8mm, des lettres, de la musique, mais aussi de l’histoire de sa propre vie que nous suivons à travers les chansons d’opéra. De cette manière, Kapr a composé sa vie et il a co-écrit ce film documentaire.
Peut-on dire que Kapr fut le compositeur de sa propre existence ?
Quand la composition se termine-t-elle ?

RADICAL WOMEN : Latin American Art 1960-1985, de Isabel De Luca et Isabel Nascimento Silva. Production Conspiraçao, Hysteria, Curta ! 71 min., espagnol, portugais, anglais, VOSTF, Brésil, 2024.

« Il y a des femmes qui pensent avec leur corps, il y a des femmes qui pensent à travers le corps, il y a des femmes qui pensent à partir de l’image du corps, ou à partir du corps de l’image », tels sont les propos chuchotés au début du film, et qui lui tiennent lieu de fil conducteur. Car Radical Women met en résonance le travail de 11 artistes présentes dans l’exposition éponyme qui en comportait 127, toutes issues d’Amérique du Sud, dont le rapport au corps est central, un corps sexué et sexuel, un corps violenté ou compassionnel, un corps identitaire et social, un « corps politique » au sens où il se préoccupe d’idéologie, de pouvoir et de contrôle – ici même subvertis, transgressés et ce, à partir d’une posture foncièrement féminine.

A l’origine du film donc, citons la fameuse exposition menée par les commissaires Cecilia Fajardo Hill (GB, Venezuela) et Andrea Giunta (Argentine) qui ponctuent les séquences filmiques. Présentée en 2017 au Hammer Museum à Los Angeles (puis à NY et à Sao Paulo), elle rassemblait les œuvres d’un nombre impressionnant d’artistes femmes ou chicanas d’Amérique latine (15 pays) durant la période des dictatures. Le programme mixait des artistes amplement reconnues comme Lygia Clark, Ana Mendieta, Lygia Pape, à beaucoup d’autres, largement ignorées. Le film fait dialoguer un petit nombre d’entre elles, celles (encore vivantes) désireuses de prendre part au tournage réalisé entre Sao Paulo et New York. Fait extraordinaire et très touchant, les deux réalisatrices, Isabel De Luca et Isabel Nascimento Silva, font se rencontrer des artistes qui ne se connaissaient pas auparavant. Alternant le rendu cadencé d’archives exceptionnelles avec la mémoire vive et spontanée de ce temps reculé, elles documentent généreusement l’œuvre d’artistes peu connues comme Claudia Andujar, Graciela Carnevale ou Leonora de Barros, mais elles alimentent aussi le lien qui se tisse entre elles.

Le sujet de ce documentaire à la fois classique et excentrique est terriblement actuel et en cela passionnant, tant il pointe cette nécessité de revisiter les canons et les récits qui ont configuré l’histoire de l’art moderne et contemporain prétendument universelle. Tant il montre « ce que les femmes avaient ou non accompli dans des circonstances historiques spécifiques et face à des barrières et des opportunités sociales particulières – où les discours de domination masculine et de génie avaient une emprise totale », pour citer Linda Nochlin, immense pionnière dans cette approche féministe de l’histoire de l’art.

Isabel Castro, photo, approx. 1970
Cecila Vicuña et Tereshina Soares, en conversation, 2022

Toutes deux brésiliennes, les réalisatrices Isabel de Luca et Isabel Nascimento Silva sont pour l’une journaliste et l’autre réalisatrice et productrice. Celle-ci a cocréé la plateforme Hysteria qui donne la parole aux femmes et leurs récits. Ensemble, elles réalisent Radical Women qui a été présenté tant au BAFF à Bruxelles, qu’aux Rencontres du film d’art à Saint-Gaudens et au Festival Lo Schermo dell’Arte à Florence – pour citer quelques lieux limitrophes et emblématiques de la programmation du film sur l’art.

La projection sera suivie d’un débat en présence de Marisol Rodriguez (Mexico, 1984), curatrice et critique indépendante aujourd’hui directrice artistique de la Marianne Ibrahim Gallery, et Isadora Soares Belletti (Brésil, 1995), artiste multimédia et autrice de la vidéo Closer to You avec l’artiste Tereshina Soares présente dans le film.

Cette discussion sera menée par Isabelle de Visscher-Lemaître, membre co-fondatrice de SensoProjekt.

 

Pour aller plus loin, quelques articles…

https://4columns.org/brown-liz/radical-women

https://brooklynrail.org/2017/12/art_books/Radical-Women-Latin-American-Art-1960-1985-Dec-Jan/

https://www.artforum.com/events/radical-women-latin-american-art-1960-1985-237746/

 

… et deux videos

https://www.youtube.com/watch?v=XdxRXy6mKuA

https://www.youtube.com/watch?v=y6RVpU0sAAI

Thank God for the Gift de Luc Vrydaghs, production Menuetto, 80 min., 2024, Belgique.

« Intelligent, intuitif, instinctif » selon Jan Fabre, le flamand Jan Hoët (1936-2014) était un véritable animal artistique, vivant sa vie à trois mille à l’heure, doté d’une vitalité et d’une combativité démesurées. Directeur notamment du S.M.A.K (Stedelijk Museum vor Aktuale Kunst) de Gand, initiateur d’expositions mythiques telles que  Chambres d’Amis  (1986) située dans 50 maisons privées de la ville, Open Mind (Gesloten Circuits)(1989), mêlant art contemporain et art brut, ou encore Over the Edges (2000) déployée dans l’espace public, sans oublier la Documenta IX, il s’est vu qualifié tour à tour d’autoritaire, enragé, inventif, visionnaire, ambitieux, arrogant, jaloux, traître, faiseur et défaiseur d’artistes, provocateur, exhibitionniste, misogyne…

Vivement impressionné dans sa jeunesse par « Chambres d’amis », le réalisateur anversois Luc Vydraghs a mené l’enquête auprès des enfants de Jan Hoët, auprès d’artistes soutenus ou ignorés par le curateur tels que Joseph Kosuth, David Hammonds, Marlene Dumas, Marina Abramovic, Annemieke Van de Pas… et également auprès d’hommes politiques et de conservateurs de musée qui l’ont côtoyé. Il s’est aussi immergé dans les archives de l’époque.

Mais pour vraiment cerner la complexité du personnage, le réalisateur a finalement trouvé son dispositif sur place, dans la cathédrale de Gand, avec l’Agneau Mystique (1432) des frères Van Eyck, objet de fascination pour Jan Hoët. Un retable révolutionnaire de par sa volonté de puiser ses personnages dans ce qu’on appellerait aujourd’hui « la société civile » ; soit une démarche proche de celle du concepteur de Over the Edges, toujours soucieux de rendre l’art contemporain accessible au plus grand nombre.

Le film s’avère salutaire à plusieurs égards : il revient sur une époque clef dans l’épanouissement de l’art contemporain, où tout semblait encore permis  (quelle commission de sécurité se risquerait désormais à autoriser Chambres d’amis ?), où le commissariat d’expositions s’apprenait sur le tas,  et n’exigeait ni diplômes, ni concepts, ni quotas. Pour autant, Thank God for the Gift ne nous épargne ni les dérives, ni les excès,- ni, pour certains, la décadence du personnage.

Le film sera suivi d’un débat mené par Patricia Brignone, Historienne de l’art et critique (AICA), Professeure d’Histoire des arts, ENSAD Dijon, membre de SensoProjekt, avec Jean-Hubert Martin, ancien directeur de la Kunsthalle de Berne, du Musée d’art moderne Centre Pompidou puis du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie à Paris, du Museum Kunst Palast de Düsseldorf, commissaire d’expositions telles que Paris – Berlin (1978), Paris – Moscou (1979), Magiciens de la terre (1989), Autels (2001), Une image peut en cacher une autre (2009), Salvador Dali (2012), Carambolages (2016), Pas besoin d’un dessin (2022).

The End of Fear, réalisé par Barbara Visser, produit par De Familie Film & TV, Amsterdam. Images de Niels van Koevorden, montage de Xander Nijsten, composition musicale de Juho Normela. Sous-titrage français : SensoProjekt. 70 min., N&B et couleur, Pays-Bas, 2018.

Barbara Visser visite le Stedelijk Museum d’Amsterdam avec l’école en 1975. En arrivant devant l’écrasante toile de Barnett Newman – 245*544 cm peinte en rouge cadmium, avec un liseré bleu et un liséré jaune de chaque côté- « Who’s Afraid of Red, Yellow, and Blue III» (1967), la fillette de neuf ans ressent un choc si profond qu’elle sort du musée en courant, « très fâchée », se souvient-elle.

Pour Gerard Jan Van Blanderen, peintre au chômage, l’émoi se métamorphose, onze ans après, en rage. Il prend son cutter et lacère l’œuvre de Newman, y creusant cinq profondes entailles. La profession hurle à l’assassinat, au crime. Comment va-t-on pouvoir retrouver ce rouge diabolique, impitoyable ? Après des années de tentatives infructueuses, le restaurateur new-yorkais Daniel Goldreyer finit par passer au rouleau toute la surface au vermillon industriel, faisant perdre à la toile sa surface originelle et, partant, son magnétisme, son pouvoir d’intimidation, sa dimension spirituelle. Goldreyer, attaqué par la Mairie d’Amsterdam, gagne pourtant son procès. L’œuvre entre dans la légende.

Devenue adulte, Barbara Visser fait passer en 2017 une annonce dans la presse : « cinéaste cherche artiste pour réaliser une grande peinture de commande, …, la mission est de s’approcher le plus possible de l’œuvre originale sur la base de descriptions ». Renske van Enckevort, une frêle jeune peintre à tête de biche, relève le défi. Elle restera deux mois et demi dans l’atelier à lutter contre sa toile, à chercher « le rouge » ou « les rouges », la texture, l‘insaisissabilité de l’œuvre de Newman. De son côté, Barbara Visser multiplie les contacts avec des conservateurs, des critiques, des avocats, avec l’attaquant lui-même, elle rentre en dialogue avec les archives de l’époque, montre les documents du procès, les bons d’assurance du tableau, les émissions TV. En filigrane, toujours, la voix ou l’image de Newman avec son éternel nœud papillon, et l’imposante échelle de « Who’s Afraid of Red, Yellow, and Blue III» magnifiée par les orgues de Bach et de Pachelbel.  Par une mise en abîme constante du film et de son tournage, la réalisatrice retrace cinquante ans d’évolution des rapports entre le public et l’abstraction, reflets des tensions sociales, xénophobes, raciales, et pas uniquement esthétiques. Newman, pour qui « l’esthétique est au peintre ce que l’ornithologie est à l’oiseau », défendait un art qui confronte chacun de nous à sa propre totalité. Aux risques et périls de l’œuvre.

Barbara Visser

Le débat sera animé par Alyssa Verbizh, réalisatrice, présidente de SensoProjekt, et Stéphanie Elarbi, cheffe du service de la restauration au Centre Pompidou, en charge de la préservation des collections du Musée National d’Art Moderne. Conservatrice-restauratrice d’art contemporain et d’objet ethnographiques, elle fut précédemment chargée de la restauration au musée du quai Branly – Jacques Chirac et enseigne dans les différents cursus de la discipline.

I’m Not Everything I Want to Be, film tchèque de Klára Tasovská, produit par Lukáš Kokeš et Klára Tasovská,
co-produit par Jakub Viktorín et Ralph Wieser, scénario de Klára Tasovská et Alexander Kashcheev, tournages additionnels réalisés par Radka Šišuláková, montage d’Alexander Kashcheev, VOSTF, 90min., République Tchèque, Slovaquie, Autriche, 2024.Voyage en solitude

Je me souviens des mots de ma mère comparant Bucarest à la Barcelone franquiste : « une ville en noir et blanc dans un pays sans couleurs ». Le monochrome s’est érigé au fil du XXème siècle en seul chromatisme des régimes totalitaires, qui plus est, comme c’est le cas dans la Prague des années 60 de la Libuše Jarcovjáková adolescente, quand les pellicules couleur viennent à manquer. Faisant de nécessité vertu, le noir est blanc devient pour la jeune photographe une seconde peau. Le dialogue ininterrompu avec la caméra va laisser éclore l’artiste et la femme en elle, tout en lui permettant de surmonter son propre désarroi. Car la jeune Libuše se bat plus contre elle-même que contre le monde qui l’entoure. Les pénuries, la mauvaise vodka, les appartements exigus qu’il faut partager avec la belle-mère conforment le seul quotidien qu’elle connaisse, si brutal et glauque nous paraisse-t-il, à nous, qui avons grandi de l’autre côté du Mur. Cette esthétique de l’ordinaire, elle va la faire sienne. Ce sera « sa patte ».

En revanche, la tristesse infinie qui émane de ses décors pragois vient d’ailleurs, si tant est que soi-même soit le pire des ailleurs. Photographiés comme des natures mortes (« stills », dit l’anglais), ces paysages urbains reflètent son paysage intime, ses états d’âme, au même titre que ses innombrables autoportraits. Le film conjugue les deux, l’intérieur et l’extérieur, Libuše et ses amis, ses amants, ses maîtresses, les parias, les roms, les exclus, les « misfits », Libuše nue, Libuše saoûle, Libuše au lendemain de ses avortements. Le dispositif filmique repose sur des milliers de photos (encore des « stills ») commentées en voix off par la propre photographe qui lit des extraits de ses carnets intimes. Le fait de rentrer simultanément par l’image, la voix et le texte dans l’intimité de l’artiste nous plonge littéralement dans les circonvolutions de son cerveau, dans sa fragilité, sa quête existentielle.

Le montage très serré, tout en rythme, nous submerge dans cette réalité si âpre. La réalisatrice Klára Tasovská et son coescénariste, sound designer et monteur Alexander Kashceev ont pris une réelle liberté avec les photos, montées souvent de manière sérielle, par rafales, de manière à suggérer une narration en images mobiles. Nous avons de ce fait l’impression de percevoir le monde à travers les yeux de Libuše Jarcovjakova et de partager avec elle son voyage à la recherche d’elle-même. Son voyage en solitude. MR

La séance sera présentée par Marta Ponsa, Responsable des projets artistiques au Jeu de Paume et commissaire d’expositions, et par Monica Regàs, membre de SensoProjekt

Libuše Jarcovjáková

Née en 1952, Prague, République Tchèque. Vit et travaille à Prague.
Libuše Jarcovjáková a étudié au sein de la Faculté Film et Télévision de l’Académie des Arts du Spectacle (FAMU) de Prague. Pendant plusieurs années, elle a exercé son art au sein du monde ouvrier, observant les individus à travers l’objectif de son appareil photo et documentant la vie quotidienne en Tchécoslovaquie. À la fin des années 1970, elle reçut l’autorisation de faire une résidence artistique de plusieurs mois au Japon. À son retour, elle participa activement à la scène homosexuelle de Prague, et accompagna longtemps les communautés vietnamienne et rom. En 1985, elle quitta Prague pour Berlin-Ouest, et fit régulièrement des allers-retours en Tchécoslovaquie jusqu’à son retour définitif à Prague en 1992.
(Voir aussi la transcription en français, publiée en octobre 2024, d’une émission de Radio Prague International )

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